. La Horde du Contrevent – Alain Damasio | Fant'asie
JFK 23/03/2010 13

La Horde du Contrevent

La Horde du Contrevent – Alain Damasio

Un bel exemple de Fantasy française

Voici aujourd’hui un livre très particulier. La Horde du Contrevent, roman initiatique issu de la plume d’Alain Damasio, a été primé lors du grand prix de l’imaginaire en 2006. Il raconte l’histoire de la « Horde », un groupe qui doit remonter le monde face au vent pour découvrir les origines de ce dernier.

Ce roman a reçu de très bonnes critiques sur le net et a été salué tant pour l’originalité du fond que de la forme. La narration de l’histoire n’est ainsi pas commune. Nous suivons cette quête à travers le regard des membres de la Horde. Chaque paragraphe commence par un caractère typographique qui nous indique qui parle (Ω pour Golgoth, ) pour Sov, π pour Pietro, ´, pour Steppe, etc.). A mi chemin entre le journal intime « en direct » et le roman épistolaire, le quatrième de couverture du livre nous promet de vivre une expérience de lecture.

Est-ce que le livre est à la hauteur de sa réputation ? Constitue-t-il vraiment un moment de lecture spécial ?

Résumé de l’oeuvre

Dans un monde balayé par les vents, un groupe de 23 hommes et femmes accomplit une odyssée périlleuse. La Horde, 34e du nom, est partie de l’Extrême Aval il y a de cela des années. Son but ? Atteindre l’Extrême Amont, loin dans l’est, le lieu d’où viennent tous les vents. Personne n’y est jamais arrivé. Toutes les Hordes précédentes ont échoué et la nature du vent reste encore mystérieuse. Pourquoi en irait-il autrement cette fois ? Pour le meilleur et pour le pire, la Horde doit traverser le monde face au vent, apprendre à mieux le connaître, à le conceptualiser et affronter les terribles formes du vent comme le slamino, la stèche ou le Furvent. Si elle échoue, la prochaine Horde tentera de faire mieux en reprenant la quête, depuis le début.

La Horde, c’est un groupe, un bloc. Elle regroupe des individus qui, dès leur enfance, ont été sélectionnées et entraînées pour devenir les meilleures. Toutes ont été formées à une tâche bien spécifique. Voilà maintenant des années que, sous la direction de Golgoth le traceur, les membres de la Horde marchent, accomplissent des milliers de kilomètres à pied face au vent, dans l’espoir d’atteindre un jour l’Extrême Amont. Chacun est spécialisé dans un domaine et possède son propre caractère. Sov, le scribe, est chargé de narrer leur épopée et de poser par écrit leur analyse du vent. Il communique beaucoup avec Oroshi, l’aéromaître, chargée d’étudier et d’anticiper les prochaines bourrasques. Lors de rencontres avec d’autres humains, le prince Pietro se charge d’assurer de bonnes relations  avec eux et de maintenir la cohésion de la Horde quand Golgoth manque de sensibilité. La feuleuse s’occupe d’allumer du feu en toutes circonstances, la soigneuse s’occupe des blessures, les crocs portent le matériel, etc. Enfin, Caracole est un troubadour qui a rejoint la Horde en chemin, apportant sa bonne humeur, son grain de folie et ses talents oratoires.

D’épreuves en épreuves, la Horde de Golgoth avance, lentement mais sûrement. Et si la quête était désespérée ? Et si l’Extrême Amont n’existe pas ? Pourront-ils connaître les neufs formes du vent, alors que seules six ont été découvertes jusqu’à présent ? Cette odyssée d’une vie va peut-être atteindre son but ultime…

Mon avis

Il est difficile de parler de La Horde du Contrevent avec objectivité et en suivant les carcans traditionnels de la critique, tant ce livre est exceptionnel. Et quand je dis « exceptionnel », il faut le prendre dans tous les sens du terme. Car cette œuvre sort tout d’abord des sentiers battus de par sa forme et sa structure. Alain Damasio a pris un parti très original en choisissant de faire parler tous ses personnages à la première personne, alternativement. Chaque individu a un caractère et un langage différent et tous racontent ce qu’ils vivent. Certains sont bavards et décrivent beaucoup ce qu’ils voient, d’autres s’attachent à des détails, d’autres parlent peu. Des personnages comme Sov, Pietro, Callirhoé ou Caracole interviennent très souvent, les pensées des moins bavards ne nous sont rapportées que rarement. Golgoth dirige la Horde, mais il manque d’humanité et ne cesse de brailler sur son groupe avec un langage très coloré. Sov est bien plus réservé et précis. Cette construction du récit m’amène à formuler deux remarques. Tout d’abord, ce côté très personnalisé ne nuit en rien ou presque à la tenue de l’intrigue. On peut vivre un événement raconté par un personnage, puis la suite par un autre etc., mais cela ne dérange pas lors de la lecture car tout s’enchaîne très bien. L’intégration de dialogues lorsque les héros rapportent les faits aide bien à garantir cette fluidité. Ensuite, ce choix de faire parler tous ses personnages a conduit Damasio a nous proposé un récit d’une richesse tout bonnement hallucinante. Varier les points de vue, la façon de raconter et la perception que nous en avons constituent véritablement l’un des points forts du livre.

Car il faut bien être conscient que pour que cela soit crédible, il lui a fallu déterminer des façons de parler spécifiques aux principaux protagonistes. Pour cela il use du vocabulaire, de la structure des phrases ou encore des signes de ponctuation. Quelle richesse ! Cela faisait longtemps que je n’avais plus lu un livre aussi recherché au niveau du langage. Que ce soit dans les gros mots ou dans les belles envolées lyriques, Damasio nous gratifie d’un livre dont le langage semble inépuisable. La Horde du Contrevent est un véritable laboratoire de la langue : jeux de mot, concours d’improvisation langagière totalement ahurissant (mon passage préféré), sonorités des mots, calembours…

Les amoureux de la langue française aimeront sans aucun doute cette richesse. Les autres réaliseront que, somme toute, un livre bien écrit est un réel plaisir de lecture. J’envie la maîtrise de l’auteur, j’envie sa capacité à écrire ainsi. Mais j’admire aussi le travail qu’il a fourni pour écrire cette œuvre. Lors des fameuses joutes oratoires, il aurait pu se contenter de décrire la teneur du jeu. Il ne s’en est pas contenté et nous vivons réellement ce concours. Par exemple, l’auteur a pris la peine de vraiment nous proposer toute une série de palindromes dans un passage vraiment jouissif. Pour rappel, un palindrome est un mot ou une phrase qui, lu(e) à l’envers sonne exactement la même chose (« radar » ou « Élu par cette crapule »). Je ne résiste pas à la tentation de vous proposer le premier palindrome de cette joute, tout en précisant qu’il y en a tant d’autres dans le livre : « Engage le jeu que je le gagne. ». Bref, ne serait-ce que pour la langue, La Horde du Contrevent vaut le détour.

Mais ce livre est aussi exceptionnel dans son récit. Alain Damasio a su créer un monde vraiment particulier, balayé par les vents, totalement étranger à ce que nous connaissons, mais pourtant si facile à imaginer. Des théories pour expliquer le vent aux difficiles épreuves qu’affronte la horde, le lecteur est vraiment immergé dans un monde envoûtant. Et plus l’histoire avance, plus l’envie vient de vouloir comprendre les origines de ce vent. La quête des héros devient celle du lecteur. Malgré quelques coups d’arrêts dans l’histoire, l’intrigue évolue vers une dernière partie que j’ai beaucoup aimée et qui m’a fortement impressionnée, mais dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture.

Finalement, je réalise que j’ai écrit une critique vraiment dithyrambique. Mais elle correspond à l’impression que j’ai eu en lisant ce livre. De l’admiration mêlée à de l’enthousiasme et à un réel plaisir de lecture. Ce livre prouve qu’on peut écrire de la SF ou de la Fantasy tout en produisant de la « bonne » littérature. Pour ceux qui l’ont lu, qu’en avez-vous pensé ? Serez-vous d’accord avec moi si j’affirme que ce livre est un pur chef d’œuvre et mérite vraiment d’être découvert ?

13 commentaires »

  1. Thom 23/03/2010 at 15:31 -

    Voila un très bon livre français.

    A mi chemin entre la fantasy et la science-fiction mais en plein dans l’imaginaire, la lecture de ce roman mené de main de mettre par A. Damasio ne laisse pas indemne.
    J’ai apprécié l’histoire, les personnages, le monde crée et son vocabulaire associé… bref tout ce qui se rapporte à ce livre.

    Petit chef d’œuvre accessible.
    Un très bon (je me répète un peu) moment de lecture.

  2. Thom 23/03/2010 at 15:35 -

    Main de mettre la classe…
    :mrgreen:

  3. Acr0 23/03/2010 at 20:34 -

    OUI, il mérite d’être découvert 🙂
    Par tout le monde d’ailleurs…
    Je crois que tu as cité le bon mot « laboratoire »… Damasio a dû s’éclater à écrire son livre et cela se sent 😎 mais ce n’est pas pour autant qu’il n’existe pas une vraie histoire. Bien au contraire !
    Ce livre transcende tout… !
    J’ai énormément accroché avec Sov et Oroshi. Avec les frères ailiers et les crocs. Et j’aime aussi beaucoup Caracole 🙂

  4. Kameyoko 24/03/2010 at 09:28 -

    Ce titre fait parti de mes prochaines lectures. je dois d’abord finir « La Route » puis commencer Les Annales de la Compagnie Noire 5 et après j’ai prévu de le lire.

    Il donne vraiment envie, même si c’est un bon petit pavé.

    Par contre la numérotation des pages à l’envers c’est bizarre.

  5. JFK 25/03/2010 at 10:58 -

    Oui c’est en effet un joli petit pavé, et la numérotation à l’envers peut parfois sembler décourageante (on ne se dit pas « yes, j’ai déjà lu 400 pages » mais plutôt « encore 400 pages à lire »).

    Cette numérotation a sa raison d’être, tu verras à la page 1 :mrgreen:

  6. Etyrlin 29/03/2010 at 10:21 -

    Excellent livre en effet. Une expérience dont on ne ressort pas indemne…

  7. Frank 07/04/2010 at 10:47 -

    Oui JFK, je suis d’accord à 200% et ta critique dithyrambique n’en est pas moins juste. Passion partagée.

  8. Anh Tuan 08/04/2010 at 13:05 -

    Ce livre fut une révélation pour moi. Alain Damasio réussit en un One-Shot de nous emmener dans son imaginaire. Sa performance linguistique et narrative est tout bonnement époustouflante (la joute verbale, un moment épique). Je l’ai tellement prété que j’ai du m’en racheter un autre ^^. Malheureusement, il ne franchira peut-être jamais les frontières de la francophonie et c’est bien dommage. Petite remarque: il existe une BOL (Bande originale du livre) qui permet de se mettre encore plus dans l’ambiance. Décidément, Alain Damasio ne fait rien comme les autres.

  9. JFK 12/04/2010 at 14:39 -

    En effet il y a cette BO, mais je ne l’ai pas entendue. Je cherchais justement l’édition grand format avec le CD, mais je n’ai trouvé que l’édition Poche.

  10. Toros 26/06/2010 at 14:44 -

    Salut, grand merci pour ce blog qui m’a fait découvrir ce livre…

    Je viens de finir la « première page » à l’instant…

    Et JFK je partage ta « critique » pour moi il s’agit d’un pur chef d’oeuvre (que je m’en vais ranger à coté de la nuit des temps de Barjavel dans ma bibliothèque)…

    Je sais pas quoi dire si ce n’est que j’ai tout trouvé parfait, la façon dont c’est écrit, l’histoire, les personnages, le monde….

    Je me suis senti membre de cette horde pendant toute ma lecture, appris à aimer tel ou tel personnage, à partager leurs rêves ou leurs peurs…

    En plus de ça, je pense que c’est une passerelle géniale pour faire découvrir la fantasie aux plus récalcitrants… Je sent que je vais le faire lire à ma mère…

    Bref, je m’en vais commander le premier livre de sieur Damasio…

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