. Interview surréaliste de Yanick Paquette et Tony Daniel | Fant'asie
Kameyoko 16/04/2013 0

Interview Yanick Paquette et Tony Daniel

Interview réalisée lors de la Comic Con

Avec énormément, mais alors, énormément de retard, voici une retranscription d’une interview réalisée lors de la Comic Con’ de 2012.
Nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Yanick Paquette (Swamp Thing, Batman Incorporated, Ultimate X-Men…) et Tony S. Daniel (Detective Comics, Batman, Teen Titans…).
Cette interview était juste un moment assez incroyable et hallucinant. Tout d’abord Yanick Paquette et Tony Daniel se sont montrés incroyablement sympathiques, simples et disponibles. Mais surtout c’était un délicieux moment de n’importe quoi où les deux artistes ont fait preuve d’une grande complicité.

Tout débute avec l’artiste canadien, qui a eu l’extrême gentillesse de nous accorder une interview non prévue. Puis, sans trop savoir pourquoi, ni comment, Tony Daniel est venu rejoindre l’interview, sans que se soit, là aussi, prévu. S’en suit donc ce moment inoubliable. Pour cela nous étions accompagné par l’équipe de Generation Strange.

J’en garde un souvenir impérissable. C’était extraordinaire. En plus d’être de grands artistes ce sont aussi de sacrés bonhommes !! Un vrai plaisir !

 

Un grand merci aussi à Axis pour son aide lors de l’interview et pour la traduction.

Interview

On commence la retranscription au moment de l’arrivée de Tony S. Daniel.

Yanick Paquette (YP) : Encore toi ? Tu tapes l’incruste dans mes interviews, c’est ça ?(rires)
Yanick Paquette à Tony Daniel : Fatigué ?
Tony S. Daniel (TD) : Oui, je suis fatigué.

Intervieweur (I) : Préféreriez-vous faire l’interview en anglais plutôt qu’en français ?

YP à TD : Je peux la faire entièrement en anglais pour que tu puisses intervenir et dire « C’est un mensonge ! C’est pas vrai ! »

I : Nous avons pensé que peut-être l’espagnol serait mieux pour vous.
TD : Je ne parle pas espagnol.
YP : Tu ne le parles pas ? Allez, parle espagnol !

I : On peut le faire en anglais.

YP : Ho ! on pourrait le faire en langue inventée.
I : Canadien !
I : Klingon !
TD : Avec l’accent irlandais !
YP : D’accord. Tu es le seul anglophone ici, et on doit tous parler en anglais maintenant à cause de toi ! C’est pas cool ?
TD : Vous êtes supers !
YP : Ho oui ! Heu… On recommence ?
(Discussion en français) (quelqu’un vient et offre à boire)
YP : Du vin ?
La personne de l’organisation : Je peux demander. Bière ? Bière japonaise ? Café ? Eau ?
YP : Bière ?
TD : Ok, prenons de la bière.
I : Amenez l’alcool !
YP : Ouais ! Et de gros cigares ! Vous avez de gros cigares ? J’en voulais un gros monstrueux, pour faire effet brouillard. Je propose que l’on se présente !

YP : Tony ! Qui es-tu, Tony… Daniel ? Qui es-tu ?
TD : Qui suis-je ?
YP : Oui, qu’est-ce que tu as…
TD : C’est une question à laquelle beaucoup ont essayé de répondre, mais ont toujours échoué. Ma mère y compris.
YP : Mais tu dessines des trucs, à ce qu’on m’a dit.
TD : Hé bien, j’ai changé mon nom trois ou quatre fois. Je suis né John Doe, et maintenant je m’appelle Tony Daniel. Plutôt triste.
YP (en pleurs) : C’est une triste histoire.
TD : Je m’endors souvent en pleurs.
YP : Je pense que dans les moments de galère, tu peux toujours te rappeler… Il y a des légions de fans qui regardent ton travail… J’essaie juste de revenir au sujet, de faire quelque chose qui fasse sens. Travailler sur Batman…
TD : Je sais. C’est la seule chose qui me donne de la force, m’empêche de tomber dans la drogue, le crack.
YP : Oui, et de vendre ton corps.
Ce n’est pas si mal, parfois. Quand on se vend, on ne se sent pas bien, mais ça peut être amusant. Je ne dis pas que je le ferais. Maintenant, je n’en ai plus besoin, car moi aussi je peux vivre de mon travail.
TD : Mais tu te vends encore ?
YP : Oui, mais par choix. Et je dessine, Swamp Thing. Je t’ai coupé. [éclats de rire] Tu nous éloignes de la réalité, j’essaie de nous y ramener. [retour au calme] Je dessine de temps en temps. Vous avez des questions.

I : Oui. Vous avez tout deux dessiné ou dessinez Batman. Y a-t-il une sorte de concurrence entre les artistes ?
YP : Ho oui. Je… Il y a encore des gens qui arrivent.
TD : Nos bières.
YP : Laissez-moi prendre ma bière avant de répondre. Entrez ! Ho, regarde ça !
TD : Ho oui.
[ils trinquent]
YP : Ouais, nous ne sommes pas amis.
TD : On se déteste !

I : Un Canadien et un Américain buvant une bière japonaise, c’est bien mondialisé.
YP. Elle a presque explosé partout sur moi.
TD : Je l’ai fait exprès, parce que je te hais, mec.
YP : Oui, moi aussi. Bien sûr, en tant qu’exclusif à DC, je reçois une grosse boîte de comics. Je les lis, et je jure, beaucoup. En mangeant de la pizza, parce qu’en général je n’ai pas le temps de… [à Tony Daniel] Je sais que tu n’ouvres même pas la boîte si tu la reçois. Mais je regarde dans la pile, et quand je vois le travail de Tony, je suis… [fait une grimace, mime un juron avec sa bouche]. Et en général, je prends ma pizza et… [mime le geste de tartiner la pizza sur le comic] Partout sur ta page. Juste parce que, tu sais, ça m’énerve. Tu fais un travail plutôt convenable, et ce n’est pas bon pour moi.
TD : Je suis très jaloux, alors je prends ses dessins et je dessine des moustaches sur toutes les femmes. Je fais semblant d’être quelqu’un d’autre, j’ai six pseudonymes, je vais sur les forums, et je dis que tu es merdique, parce que je suis si jaloux.
YP : Je sais que c’est toi.
TD : J’ai dis à DC de te virer, de prendre un vrai artiste comme Tony Daniel pour faire Swamp Thing, Batman Inc… Tout ce que tu fais, je suis dessus, comme ton ombre. Tu ne peux même pas regarder dans le miroir sans me voir.
YP : Très mature. Très mature, Tony.
TD : Je suis sous ton lit, dans ton garde-manger, je suis partout.

YP s’adressant à nous : Vous voulez de la bière ? On peut en demander une.

I : Non, ça va… Wow. Vous avez tous les deux travaillé avec Grant Morrison…
YP [surpris] : C’est vrai !
TD : Quand j’ai commencé à travailler avec lui, il avait des cheveux.
YP : Il y a longtemps.
TD : Je les ai faits tomber à force de stress.
I : C’est drôle, en France, on pensait qu’il était né chauve.
TD : Non, il avait des cheveux longs, blonds, souples, bouclés.
I : Si vous avez une photo de Grant Morrison avec des cheveux…
TD : J’en ai une. Il ressemble à Peter Frampton aux alentours de 1982.
I : … ce serait très cool de nous l’envoyer.
TD : On devrait. C’était l’époque où il portait un bandeau et des pantalons dorés à pattes d’éléphant.
YP : Oui, je me souviens de ça. Mais il a travaillé avec toi et il a perdu sa santé mentale, puis ses cheveux. À moins que ce ne soit l’inverse. Ou en même temps.
TD : Pas d’importance, c’était pré-Crisis.
YP : Je n’ai pas la chance de pouvoir dire que j’ai blessé mentalement Grant comme Tony l’a visiblement fait. Mais j’ai en effet travaillé avec lui. Et je pourrais retravailler avec lui dans un futur semi-proche, si je sais ce qu’il va faire, car il est imprévisible. Il est comme le temps. Parfois il pleut, parfois non, on ne peut pas savoir.

I : Vous avez en quelque sorte annoncé un nouveau projet pour l’année prochaine.
YP : On a toute sorte de projets, mais cela ne va pas les rendre plus concrets. J’ai besoin d’avoir un script en main pour croire quoi que ce soit. Mais ça pourrait arriver. Tant que je n’ai pas un script, ce ne sont que des mots.
TD : Je sais la prochaine chose qu’il va faire. Cela inclut du film plastique, du bondage, des chaînes…
YP : Chut. Tout est vrai, cependant.
TD : Je le jure devant Dieu.
YP : C’est peut-être la seule partie vraie.
TD : Peut-être pas le film plastique mais…
YP : Ho, je veux aller jusque là. Je veux mettre du film plastique, des masques de ski.
TD : Avec la fermeture éclair, tu veux dire ?
YP : Je veux y aller à fond. Vous verrez. Pour le moment, ça n’a pas de sens, mais si ce truc est annoncé, réécoutez ce que j’ai dit, et comme un superbe puzzle, tout s’expliquera.
TD : La bonne nouvelle, c’est qu’il a des tonnes et des tonnes de matériel de référence chez lui. Les vrais trucs dans son armoire. Il s’habille, prend des photos. Cherchez-les sur Internet.
I : S’il vous plaît, des photos pour nous.
YP : Un jour.
I : C’est interdit au mineur ?
YP : Je ne sais pas comment il va le faire.
TD : Il trouvera un moyen de le rendre PG, tous publics.
YP : Il trouve toujours. Vous vous dites « ça va faire un scandale, des gens vont brûler la maison, poursuivre mon chien… » Je n’ai pas de chien. « Poursuivre mon poisson rouge. »
TD : C’est un tout autre sujet.[rires]
YP : On veut vraiment en parler ? Non. Ce sont des sujets vraiment délicats, mais Grant trouve toujours… Pour reconnecter un peu avec la réalité, dans Batman Inc., à l’idée d’avoir plusieurs Batmen, je pensais que les gens diraient « Il n’y a qu’un seul Batman, qu’est-ce que vous fichez ? ». Et il a réussi à faire fonctionner ça quand même.
I : Il en a fait un français.
YP : Il en a fait un français. Vous êtes content du Batman français ?
I : ça a fait beaucoup parler quand vous avez annoncé l’origine ethnique du Batman français. Ils en ont fait des tonnes à la télé.
YP : Tout le monde voulait un Batman, le Batman local.
I : Il y a eu un leader politique qui avait un problème avec votre personnage.
YP : Le fait qu’il soit musulman ?
I : Oui, le fait qu’il soit musulman était un problème pour l’identité française.
YP : Vous savez, Grant a certainement vu une opportunité. « Que pourrais-je faire qui mettrait la pagaille et ferait parler les gens ? » En fait ce n’était pas de Grant, c’était… Etait-ce l’idée de Peter Tomasi ?
TD : Je ne sais pas.

I : Etait-ce la décision de l’auteur, ou cela venait-il d’au-dessus ?
YP : Non, je pense que toute cette folie de Batman Inc doit venir de Grant, dans une certaine mesure. Il était certainement le chef d’orchestre de tous les petits aspects bizarres. Et ça ressemble à Grant, avoir un Batman français musulman.
I : Serait-il possible qu’il y est une série régulière sur Nightrunner ?
YP : Tout est possible. [rires sur la bière de Tony Daniel qui mousse] Souffle la, mec. [Daniel aspire la mousse avec un geste très ambigu.] Vous voyez, tout est possible. Qui sait ? Ils font Knight and Squire. Ils en ont fait une mini-série, alors qui sait ? Ils pourraient faire Man-of-Bats. C’est l’Indien.
TD : Il est cool. J’aime bien celui-là.
YP : On en fait un sketch ? Allons-y !Donc qui sait ? Ça pourrait marcher.

I: Parce que Grant… Monsieur Morrison, on ne le connait pas encore… a montré qu’il y avait un équivalent français à l’asile d’Arkham dans la série : le Jardin Noir. Cela vous amuserait-il d’imaginer les ennemis de Nightrunner et ses relations avec eux ?
YP : ça semble amusant. [rires] Vous voulez que je développe ?
I : J’aimerais.
YP : Envoyez-moi un pitch et on verra.
I : Sérieusement ? Je pourrais le faire. [rires]
YP : Je vois dans ses yeux qu’il le ferait.

I : Comme vous avez tous les deux travaillé sur le relaunch, en dehors des titres que vous dessinez vous avez peut-être une série préférée, que vous aimez lire ? Sur tout le relaunch.
[regards confus, rires]
TD : En fait, je suis un gros fan de Justice League, parce que c’est dingue. On ouvre le livre, des gens volent partout, tout est détruit, c’est fou. J’adore regarder ça. La lecture est rapide, c’est plein d’action, comme un blockbuster de l’été au ciné. Beaucoup de fun. C’est cool.
YP. C’est coloré.
TD : Très coloré. Il y a tant de personnages.
YP : Même quand il n’y a qu’un seul personnage, c’est plein de couleurs, et il faut saluer Alex Sinclair qui peut rendre n’importe quelle scène très colorée. Comme un arc-en-ciel…
TD : Un arc-en-ciel ? [rires] Il pourrait y en avoir un, je suppose, s’il pleuvait.
YP : Mais même quand il ne pleut pas… Heu… Passons. Moi, je choisirais Animal Man. J’apprécie Swamp Thing. Mais Animal Man… Non que je n’aime pas JLA et ce que font Geoff et Jim, mais je préfère cette ambiance plus contenue, plus calme, introspective et étrange. Enfin, je dois admettre, c’est comme un bonbon, JLA c’est plutôt du bœuf séché. Animal Man est génial. J’adore. J’adore les œuvres de genre. JLA est l’ultime spectacle de super-héros. Swamp Thing, c’est de l’horreur poétique, qui est un genre très spécial. Ce n’est pas des gens massacrant des zombies, c’est beau mais étrange et dégoûtant. C’est un mélange très rare, quel que soit le personnage impliqué, c’est un genre à part. Dans le cas d’Animal Man, c’est aussi un genre à part, de l’horreur familiale. Un exemple de ce « genre en particulier » serait Poltergeist. Vous l’avez vu ? La petite fille, la télé. C’est effrayant par ce que c’est un sentiment intime, c’est une famille. C’est dans leur propre maison, dans le placard de la petite fille, dans sa chambre. Et bon sang, il y a des trucs là-dedans ! C’est ce sentiment intime et horrible que j’appelle horreur familiale. D’autres séries du new 52 ont cet aspect de définition de genre, comme Batwoman, par J.H. Williams lui-même. C’est beau, c’est art déco. Je pense que si quelqu’un devait succéder à J.H. sur ce livre, ils essaieront de garder cette atmosphère expérimentale. Car s’ils reviennent à un récit comme Batgirl, ça donnerait le sentiment d’une bat-dame de plus. Mais maintenant, c’est quelque chose de spécial, et je recherche quelque chose de spécial en permanence. Car je ne me sens pas lié au personnage, je me sens lié au sujet et au langage visuel dans lequel il est exprimé, et c’est pourquoi je penche vers ces histoires atypiques. Bière.
I : Et Soyez honnête, quel est le pire du new 52 ?
YP : Je ne crois pas qu’on puisse…
TD : On n’a pas de « pire ».
YP : Oui. Il y a des livres plus faibles par-ci par-là, que je ne vais pas mentionner, mais nous travaillons à les améliorer… ou les annuler. [rires] Pour mettre quelque chose d’encore mieux à la place. Pas vrai.
TD : Oui.

I : Vous êtes tous deux exclusifs à DC, je me trompe ?
YP : Vous avez raison.
TD : Vous ne vous trompez pas.
YP : ça marche aussi. [rires]

I : Pourriez-vous dessiner autre chose que des héros traditionnels un jour ? Pourriez-vous revenir au comics indépendant ? Resteriez-vous chez DC ? Ou retourneriez-vous à des choses que vous avez fait avant ? Je pense par exemple à The Tenth.

TD : C’est drôle. Je veux dire, je me verrais très bien faire un projet indépendant, mais ce serait quelque chose que je ferais en à-côté.
YP : Tu resterais sur les grosses séries ?
TD : Oui. Ce serait cool pour un projet secondaire, mais vous savez je travaille sur DC, sur leurs personnages les plus importants. Dans ce marché, ça peut être risqué de partir faire quelque chose en indépendant. Il y a des succès, il y a des avantages et des inconvénients…
YP (nous montrant sa chaussure) : Je viens de trouver ça sous ma chaussure.
TD : Oui, je l’ai vu il y a trois jours.
YP : Ha oui ?
TD : Remet le, c’est un porte-bonheur. Donc oui, j’adorerais, mais il y a d’autres personnages sur lesquels je veux travailler à DC. Ce qui va se passer l’année prochaine sera fun et intéressant. Je vais me disperser sur plusieurs personnages. Pour l’instant, mon idée est de rester sur une série un an ou deux, maximum, et partir sur autre chose. J’ai été sur Batman pendant cinq ans et je crois qu’il est mieux pour moi de me poser des défis. Faire un bon run d’un an ou deux et essayer autre chose. Je crois que c’est plus drôle pour tout le monde comme ça. Non que Batman n’est pas été fun pendant ces cinq ans.
I : [à Yanick Paquette] Je sais que vous avez travaillé ailleurs que chez DC. Chez Image et Marvel, je crois.
YP : J’ai fait des choses pour Marvel. Marvel et DC, ce ne sont pas les indépendants. On n’en fait pas tout un plat de quitter DC pour Marvel. C’est toujours la même machine. Si je devais faire un geste audacieux, je ne partirais pas chez Marvel. J’irais en Europe, et je ferai un album ici, ou quelque chose pour Image ou un indépendant. Ce que je n’exclus pas, car depuis des années je me bats contre la façon dont Marvel et DC fonctionnent. Un planning mensuel ne marche pas bien pour moi. Je suis un peu trop lent. Et j’ai essayé d’obtenir des projets qui ne détruiraient pas ma vie complètement, et me permettraient de faire pleinement ce que je veux dessus. Sur Swamp Thing, à l’origine, j’étais censé faire un arc narratif principal, et Francavilla à la base devait faire son histoire parallèle. Le tout se serait rejoint à la fin, et on aurait eu un trade qui aurait été deux tiers moi et un tiers Francavilla.
TD : Un étron ? [l’accent canadien de Yanick Paquette fait ressembler third à turd, étron]
YP : Deux tiers. J’ai dit un étron ? [rires] Turd, c’est genre une énorme bouse…
TD : Comme une torpille.
YP : On s’en fiche. Parce que, artistiquement, c’est plus sain quand ça parait planifié. Mais comme je ne suis pas assez rapide, j’ai prévenu tout le monde. « Je n’en serai pas capable, prévoyons autre chose. » Ce n’est qu’un seul arc narratif, et il y a parfois un remplacement. Ce n’est pas que le remplaçant soit bon ou mauvais, il l’est peut-être, là n’est pas la question. Le problème c’est que vous vous retrouvez avec un trade avec pleins d’autres types qui cassent le rythme de l’histoire, et je ne pense pas que ça fasse un bon recueil, ou un bon comics sur le long terme. C’est comme si le numéro 5 de Watchmen n’avait pas été dessiné par Dave Gibbons. Je ne me compare pas à eux, c’est juste que l’intégrité d’une œuvre d’art devrait exiger d’avoir la même équipe créative du début à la fin, ou sinon, d’avoir un but derrière. C’est la seule façon pour moi de faire du comics. « Pour expliquer l’intervalle, ayons une structure qui fasse sens à la fin. » C’est la principale chose qui me donnerait envie de lâcher le comics et faire mes six numéros par an, un beau recueil de six numéros de moi seul. Avec un auteur, ou peut-être que je l’écrirais moi-même. C’est ma principale motivation. Mais je n’abandonne pas l’idée de trouver un projet spécial, que DC ou Marvel puisse planifier un peu plus loin, comme un run de six numéros cinq mois à l’avance. [donne un coup de coude à Tony Daniel] Je sais, tu es super viril, et tu te dit « Minable. Tu es faible. » Allez, dis le. « T’es faible. »
TD : Bosse, mec. Qu’est-ce que ça a de si dur.
YP : J’ai deux enfants.
TD : Moi aussi. Une femme, deux enfants. Je dois les conduire à l’école.
YP : Je sais. Et tu écris aussi, hein ? Je suis faible.
TD : Tu me rends dingue. Oui, un planning mensuel est très dur à tenir, même si vous n’êtes pas sur tout. Tout le monde ne peut pas le faire. Certains ont besoin de cinq ou six semaines.
YP : C’est une question de langage visuel. Si vous prenez Arthur Adams, il ne devrait pas faire du comics, car il n’est visiblement pas capable de faire une page par jour. Non. John Romita Jr. peut pondre six pages par jour probablement.[rires] Peut-être deux. Ce n’est pas parce qu’il travaille plus dur, est plus sérieux et plus pro que moi. Il l’est aussi. [rires] La raison n’est pas là. La raison est que son langage visuel permet ce genre de production, alors que le mien… Ou retirons moi du tableau, mettons Geof Darrow à la place. Geof Darrow ne peut pas faire un livre mensuel. Ce n’est pas parce qu’il est un fainéant qui ne veut rien faire. [grimace] « Je veux aller me coucher. » Non. C’est parce qu’il est Geof Darrow, et qu’il en fait des tonnes sur tout ce qu’il fait. Et c’est ce qui en fait le charme, non ? Il serait génial sur, je ne sais pas… [regarde Daniel. Rires] Quoi ?
TD : Non, tu as raison.
YP : Question suivante. C’était une question, au départ ? Je ne suis même pas sûr.
TD : Tu as continué pendant 15 minutes.
I : J’allais vous interroger sur les autres éditeurs pour lesquels vous avez travaillé. J’ai vu que vous avez travaillé avec les deux grands, Image aussi.
YP : Quoi ? Moi, avec Image ?
TD : Moi oui.
I : Vous n’avez pas travaillé sur Gen 13 ?
YP : Si. Mais c’était avec Wildstorm, qui à l’époque appartenait à DC. Je n’étais pas exclusif à DC, mais cela restait connecté. Ma contribution à Gen 13 a eu lieu bien après J. Scott et les autres, et c’était DC. Et mon travail pour America’s Best Comics, avec Alan Moore, était aussi sous Wildstorm, qui était sous DC, sous Warner Bros., sous Dieu. Avec quelques intermédiaires entre les deux, peut-être.

I : Une pour M. Paquette : Vous avez travaillé pour Marvel, vous avez dessiné beaucoup de titres mutants, parents de X-Men. Etait-ce une attirance spéciale pour les mutants, ou …
YP : Oui, quand j’étais enfant, ma série préférée était Uncanny X-Men. C’était ma série, pendant très longtemps. Aussi, j’étais chez Marvel, j’allais partir chez DC, alors ils m’ont offert une exclusivité. J’ai dit oui, à la condition que je puisse dessiner X-Men, parce que tous les grands noms qui me venaient à l’esprit, à l’époque, avaient travaillé sur X-Men. Tout le monde avait eu une période X-Men qui les avait fait connaître. Je me rappelle avoir fait des conventions après mes deux ans avec Alan Moore, avant de collaborer avec Grant. Les gens regardaient mes dessins et disaient « C’est bien, vous devriez essayer d’obtenir du travail. » Et je me disais « Bon sang ! Je travaille depuis presque dix ans. » J’ai pensé que j’avais besoin de la plus grande exposition possible, ce qui à l’époque était les X-Men. C’est pour ça que je l’ai fait. Pas pour ma passion pour les personnages, désolé. J’en aime bien certains, mais… J’aime bien faire X-Men en général, parce que c’est une énorme galerie de toutes sortes de choses bizarres. [à Daniel, qui essayait de parler] Tu as dessiné X-Men ? Tu as fait X-Factor, non ?
TD : Non. X-Force. C’était mon premier job, mais je pense que la plupart des artistes entrant chez Marvel veulent essayer X-Men, tout comme quand ils entrent chez DC, ils veulent tous Batman. C’est comme ça.
YP : C’est pile ce que j’ai fait.
TD : Oui, c’est naturel.
I : Vous avez réussi…
YP : ça marche, je ne sais pas comment.

I : Vous avez travaillé, entre autres, avec trois auteurs de génie actuels : Grant Morrison, Robert Kirkman et Scott Snyder. Lequel préférez-vous ?
YP : Hmmm… [se tourne vers Daniel] Scott ? Tu n’as pas encore travaillé avec Scott ?
TD : Non.
YP : Entre Scott, Grant et…
TD : … et qui d’autre ?
I : Robert Kirkman.
YP : Kirkman. Alan Moore aussi. À moins que vous ne le considériez comme un être inférieur. Je ne sais pas. J’ai travaillé avec Kirkman à un moment où il était chez Marvel et pas très heureux. Je suis d’accord avec lui. Il n’était pas sûr de rester sur Ultimate X-Men, il a dû sans arrêt changer ses plans, il en était fâché. J’ai adoré travailler avec Scott, car il a une sorte d’audace au niveau du rythme. Personne n’est aussi lent. Le récit se dévoile lentement. Tout les autres sont [claquement de doigts] compacts. Grant Morrison est le plus compact de tous. Deux numéros de Batman Inc., c’est une vie de dessin. Alors que Scott laisse bien plus respirer, ce que j’apprécie. Mais je dirais que celui que j’ai préféré serait Adam Warren. Vous ne l’avez pas mentionné. J’ai fait Gen 13 avec Adam, et il était complètement fou. Il m’appelait, m’envoyait des jeux. Il était vraiment barré. Je riais en lisant son script. Son Gen 13 était miraculeux. J’adore Adam Warren. Et ensuite peut-être Alan Moore, pas seulement pour le travail que j’ai fait avec lui, mais aussi parce que chez ABC on pouvait faire ce qu’on voulait. On pouvait être en retard, c’était le paradis. On pouvait être en retard, dessiner du sexe. On pouvait faire N’IMPORTE QUOI, personne n’osait y toucher.
TD : Il faut que tu y retournes.
YP : Cette époque est finie, mec. C’était une oasis.
TD : Parle à Alan, vois s’il est possible de la ramener.
YP : Ho, mec. Ils ne le feront pas. Ils ont fermé Wildstorm. Ils ont tout tué. Mais oui. C’est une réponse vague, parce que je ne veux pas montrer quelqu’un du doigt. Ils ont tous leurs avantages, mais Adam Warren était vraiment spécial. [Il décolle quelque chose de sous sa chaussure] Ho. Regarde ça. Ha, c’est le même.
TD : D’il y a trois jours. Ton porte-bonheur.
I : Merci. Merci beaucoup pour cette entrevue.

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